La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, стр. 195

en écoutant mon récit. — Lorsque j’ai vu ces lettres, lui expliquai-je, tout s’est bousculé dans ma tête. J’ai repensé à votre livre, celui que vous avez laissé dans le casier du fitness : Les Mouettes d’Aurora. Et j’ai réalisé ce que je n’avais pas vu depuis tout ce temps : il n’y a pas de mouettes dans Les Origines du mal. Comment cela a-t-il pu m’échapper pendant tout ce temps : pas la moindre mouette ! Vous aviez pourtant juré de mettre des mouettes ! C’est à ce moment-là que j’ai compris que vous n’aviez pas écrit Les Origines du mal. Le livre que vous avez écrit durant l’été 1975 est Les Mouettes d’Aurora. C’est ce livre que vous avez écrit et que Nola a retapé à la machine. J’en ai eu la confirmation lorsque j’ai demandé à Gahalowood de faire une comparaison entre l’écriture des lettres que m’avait remises Stern et celle du message inscrit sur le manuscrit retrouvé avec Nola. Quand il m’a dit que les résultats correspondaient, j’ai compris que vous m’aviez utilisé de toutes pièces en me demandant de brûler votre fameux manuscrit écrit à la main. Ce n’était pas votre écriture… Vous n’avez pas écrit le livre qui a fait de vous un écrivain célèbre ! Vous l’avez volé à Luther ! — Taisez-vous, Marcus ! — Ai-je tort ? Vous avez volé un livre ! Quel plus grand crime peut commettre un écrivain ? Les Origines du mal : voilà pourquoi vous avez intitulé ce livre ainsi ! Et moi qui ne comprenais pas pourquoi un titre aussi sombre pour une histoire aussi belle ! Mais ce titre n’est pas en rapport avec le livre, il est en rapport avec vous. Vous me l’aviez toujours dit en plus : le livre n’est pas un rapport aux mots, il est un rapport aux gens. Ce livre est l’origine du mal qui vous a rongé depuis, le mal des remords et de l’imposture ! — Arrêtez, Marcus ! Taisez-vous maintenant ! Il pleurait. Je poursuivis : — Un jour, Nola a déposé une enveloppe contre la porte de votre maison. C’était le 5 juillet 1975. Une enveloppe contenant des photos de mouettes et une lettre écrite sur son papier préféré, où elle vous parlait de Rockland et où elle disait qu’elle ne vous oublierait jamais. C’était la période où vous vous efforciez de ne pas la voir. Mais cette lettre ne vous est jamais parvenue parce que Luther, qui espionnait votre maison, s’en est emparé aussitôt que Nola s’est enfuie. Voilà comment, à partir de ce jour, il s’est mis à correspondre avec Nola. Il a répondu à cette lettre, en se faisant passer pour vous. Elle répondait, elle pensait vous écrire, mais il interceptait ses courriers dans votre boîte aux lettres. Et il lui écrivait en retour, toujours en se faisant passer pour vous. Voilà pourquoi il rôdait autour de votre maison. Nola a cru correspondre avec vous, et cette correspondance avec Luther Caleb est devenue Les Origines du mal. Mais Harry, enfin ! Comment avez-vous pu… — Je paniquais, Marcus ! Cet été-là, j’avais tellement de mal à écrire. Je pensais que je n’y arriverais jamais. J’écrivais ce livre, Les Mouettes d’Aurora, mais je trouvais que c’était très mauvais. Nola disait qu’elle l’adorait, mais rien ne pouvait me calmer. J’entrais dans des crises de rage folle. Elle me tapait mes pages manuscrites à la machine, moi je relisais, et je déchirais tout. Elle me suppliait de cesser, elle me disait : « Ne faites pas ça, vous êtes si brillant. De grâce, finissez-le. Harry chéri, je ne pourrais pas supporter que vous ne le finissiez pas ! » Mais je n’y croyais pas. Je pensais que je ne deviendrais jamais écrivain. Et puis un jour, Luther Caleb est venu sonner à ma porte. Il m’a dit qu’il ne savait pas à qui s’adresser, alors il était venu me trouver moi : il avait écrit un livre et il se demandait si cela valait la peine de le montrer à des éditeurs. Vous comprenez, Marcus, il pensait que j’étais un grand écrivain new-yorkais et que je pourrais l’aider. * 20 août 1975 — Luther ? En ouvrant la ported’entrée de la maison, Harry ne masqua pas son étonnement. — Bon… Bonvour, Harry. Il y eut un silence gênant. — Puis-je faire quelque chose pour vous, Luther ? — Ve viens vous voir à titre personnel. Pour un confeil. — Un conseil ? Je vous écoute. Voulez-vous entrer ? — Mer fi. Les deux hommes s’installèrent dans le salon. Luther était nerveux. Il avait apporté avec lui une épaisse enveloppe qu’il gardait serrée contre lui. — Alors, Luther ? Qu’y a-t-il ? — Ve… V’ai écrit un livre. Un livre d’amour. — Vraiment ? — Oui. Et ve ne fais pas fi f’est bon. Ve veux dire, comment fait-on qu’un livre vaut la peine d’être publié ? — Je ne sais pas. Si vous pensez que vous avez fait de votre mieux… Avez-vous ce texte avec vous ? — Oui mais f’est un exemplaire manuscrit, s’excusa Luther. Ve viens de m’en rendre compte. V’en ai une version dactylographiée, mais ve me suis trompé d’enveloppe en partant de chez moi. Voulez-vous que v’aille la ferfer et que ve repaffe plus tard ? — Non, montrez-moi toujours. — F’est que… — Allons, ne soyez pas timide. Je suis certain que vous écrivez lisiblement. Il lui tendit l’enveloppe. Harry en sortit les pages et en parcourut quelques-unes, sidéré par la perfection de l’écriture. — C’est votre écriture ? — Oui. — Nom d’un chien, on dirait que… C’est… c’est une écriture incroyable. Comment faites-vous ? — Ve l’ignore. F’est mon écriture. — Si vous êtes d’accord, laissez-le moi. Le temps de le lire. Je vous dirai honnêtement ce que j’en pense. — Vraiment ? — Bien sûr. Luther accepta volontiers et il repartit. Mais au lieu de quitter Goose Cove, il se cacha dans les taillis et il