La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, стр. 194

fraternité débile. On montait dans le Maine pour passer les week-ends : deux jours dans des grands hôtels, à boire, à manger du homard. On aimait se bagarrer, on aimait flanquer des dérouillées à des pauvres types. On disait que les types du Maine étaient des péquenauds et que notre mission sur terre était de les rosser. Nous n’avions pas trente ans, nous étions des fils de riches, prétentieux. Nous étions un peu racistes, nous étions malheureux, nous étions violents. Nous avions inventé un jeu : le field goal, qui consistait à taper dans la tête de nos victimes comme si nous dégagions un ballon de football. Un jour de l’année 1964, près de Portland, nous étions très excités et très alcoolisés. Nous avons croisé la route d’un jeune type. C’est moi qui conduisais la voiture… Je me suis arrêté et j’ai proposé que nous nous amusions un peu… — Vous êtes l’agresseur de Caleb ? Il explosa : — Oui ! Oui ! Je ne me le suis jamais pardonné ! On s’est réveillés le lendemain dans notre suite d’un hôtel de luxe avec une gueule de bois d’enfer. Les journaux relataient tous l’agression : le garçon était dans le coma. La police nous recherchait activement ; nous avions été rebaptisés la bande des field goals. Nous avons décidé de ne plus jamais en parler, d’enfouir cette histoire dans nos mémoires. Mais je me suis laissé hanter : les jours, les mois qui ont suivi, je n’ai plus pensé qu’à ça. J’en étais complètement malade. Je me suis mis à me rendre à Portland, pour savoir ce qu’il advenait de ce gamin qu’on avait martyrisé. Deux années se sont ainsi écoulées, et un jour, n’en pouvant plus, j’ai décidé de lui donner un travail et une chance de s’en sortir. J’ai feint d’avoir une roue à changer, je lui ai demandé de l’aide et je l’ai engagé comme chauffeur. Je lui ai donné tout ce qu’il voulait… Je lui ai aménagé un atelier de peinture dans la véranda de ma maison, je lui ai donné de l’argent, je lui ai offert une voiture, mais rien de tout cela n’a suffi à apaiser ma culpabilité. Je voulais toujours en faire davantage pour lui ! J’avais brisé sa carrière de peintre, alors j’ai financé toutes les expositions possibles, je le laissais souvent passer des journées entières à peindre. Et puis, il a commencé à dire qu’il se sentait seul, que personne ne voulait de lui. Il disait que la seule chose qu’il pouvait faire avec une femme, c’était la peindre. Il voulait peindre des femmes blondes, il disait que ça lui rappelait sa fiancée de l’époque, avant l’agression. Alors j’ai engagé des cargaisons de prostituées blondes pour poser pour lui. Mais un jour, à Aurora, il a rencontré Nola. Et il en est tombé amoureux. Il disait que c’était la première fois qu’il aimait de nouveau depuis sa fiancée d’avant. Et puis est arrivé Harry, l’écrivain génial et beau garçon. Celui que Luther aurait voulu être. Et Nola est tombée amoureuse de Harry. Alors Luther a décidé qu’il voulait lui aussi être Harry… Moi, que vouliez-vous que je fasse ? Je lui avais volé sa vie, je lui avais tout pris. Pouvais-je l’empêcher d’aimer ? — Alors tout ça, c’était pour vous déculpabiliser ? — Appelez ça comme vous voudrez. — Le 29 août… Que s’est-il passé ensuite… — Lorsque Luther a compris que c’était moi qui… il a fait son sac et il s’est enfui avec la Chevrolet noire. Je me suis aussitôt lancé à sa poursuite. Je voulais lui expliquer. Je voulais qu’il me pardonne. Mais impossible de le retrouver. Je l’ai cherché toute la journée et une partie de la nuit. En vain. Je m’en voulais tellement. J’ai espéré qu’il reviendrait de lui-même. Mais le lendemain, en fin de journée, la radio a annoncé la disparition de Nola Kellergan. Le suspect roulait dans une Chevrolet noire… Pas besoin de vous faire un dessin. J’ai décidé de ne jamais en parler à qui que ce soit, pour que Luther ne soit jamais soupçonné. Ou peut-être parce qu’au fond j’étais aussi coupable que Luther. C’est la raison pour laquelle je n’ai pas supporté que vous veniez faire revivre les fantômes. Mais voilà que finalement, grâce à vous, j’apprends que Luther n’a pas tué Nola. C’était comme si moi non plus, je ne l’avais pas tuée. Vous avez soulagé ma conscience, Monsieur Goldman. — Et la Mustang ? — Elle est dans mon garage, sous une bâche. Ça fait trente-trois ans que je la cache dans mon garage. — Et les lettres. — Je les ai gardées aussi. — J’aimerais les voir, s’il vous plaît. Stern décrocha un tableau du mur et dévoila la porte d’un petit coffre-fort qu’il ouvrit. Il en sortit un carton à chaussures rempli de lettres. C’est ainsi que je découvris toute la correspondance entre Harry et Nola, celle qui avait permis l’écriture des Origines du mal. Je reconnus aussitôt la première : c’était justement celle qui ouvrait le livre. Cette lettre du 5 juillet 1975, cette lettre pleine de tristesse que Nola avait écrite lorsque Harry l’avait rejetée et qu’elle avait appris qu’il avait passé la soirée du 4 juillet avec Jenny Dawn. Ce jour-là, elle avait accroché dans la porte une enveloppe contenant la lettre et deux photos prises à Rockland. L’une représentait la nuée de mouettes du bord de mer. La seconde était un cliché d’eux, ensemble pendant leur pique-nique. — Comment diable Luther a-t-il récupéré tout ceci ? demandai-je. — Je l’ignore, me dit Stern. Mais cela ne m’étonnerait pas qu’il se soit introduit chez Harry. Je réfléchis : il avait parfaitement pu subtiliser ces lettres pendant les quelques jours où Harry s’était absenté d’Aurora. Mais pourquoi Harry ne m’avait-il jamais dit que ces lettres avaient disparu ? Je demandai à emporter le carton et Stern m’y autorisa. J’étais envahi par un immense doute. * Face à New York, Harry pleurait en silence,