La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, стр. 7

boire un verre de scotch. Je me rendais moi-même tous les matins à la bibliothèque pour lire le New York Times. Le premier jour, j’avais remarqué qu’Erne Pinkas avait mis un exemplaire de mon livre sur un présentoir bien en évidence. Il me l’avait montré fièrement en me disant : « Tu vois, Marcus, ton bouquin est à la première place. C’est le livre le plus emprunté depuis une année. À quand le prochain ? — À vrai dire, j’ai un peu de peine à le commencer. C’est pour ça que je suis ici. — Ne t’en fais pas. Tu vas trouver une idée géniale, j’en suis sûr. Quelque chose de très accrocheur. — Comme quoi ? — J’en sais trop rien, c’est toi l’écrivain. Mais il faut trouver un thème qui passionne les foules. » Au Clark’s, Harry occupait la même table depuis trente ans, la numéro 17, sur laquelle Jenny avait fait visser une plaque en métal avec l’inscription suivante : C’est à cette table que durant l’été 1975 l’écrivain Harry Quebert a rédigé son célèbre roman Les Origines du mal Je connaissais cette plaque depuis toujours, mais je n’y avais jamais vraiment prêté attention. Ce n’est que lors de ce séjour que je me mis à m’y intéresser de plus près, la contemplant longuement. Cette suite de mots gravés dans le métal m’obséda bientôt : assis à cette misérable table de bois collante de graisse et de sirop d’érable, dans ce diner d’une petite ville du New Hampshire, Harry avait écrit son immense chef-d’œuvre, celui qui avait fait de lui une légende de la littérature. Comment lui était venue une telle inspiration ? Moi aussi je voulais me mettre à cette table, écrire et être frappé par le génie. Je m’y installai d’ailleurs, avec papiers et stylos, pendant deux après-midi consécutives. Mais sans succès. Je finis par demander à Jenny : — Alors quoi, il s’asseyait à cette table et il écrivait ? Elle hocha la tête : — Toute la journée, Marcus. Toute la sainte journée. Il ne s’arrêtait jamais. C’était l’été 1975, je m’en rappelle bien. — Et quel âge avait-il en 1975 ? — Ton âge. Trente ans à peu près. Peut-être quelques années de plus. Je sentais une espèce de fureur bouillonner à l’intérieur de moi : moi aussi je voulais écrire un chef-d’œuvre, moi aussi je voulais écrire un livre qui deviendrait une référence. Harry s’en rendit compte lorsque, après quasiment un mois de séjour à Aurora, il réalisa que je n’avais toujours pas écrit la moindre ligne. La scène se déroula début mars, dans le bureau de Goose Cove où j’attendais l’Illumination divine et où il entra, ceint d’un tablier de femme, pour m’apporter des beignets qu’il venait de frire. — Ça avance ? me demanda-t-il. — J’écris un truc grandiose, répondis-je en lui tendant le paquet de feuilles que le bagagiste cubain m’avait refilé trois mois plus tôt. Il posa son plateau et s’empressa de les regarder avant de comprendre que ce n’était que des pages blanches. — Vous n’avez rien écrit ? Depuis trois semaines que vous êtes là, vous n’avez rien écrit ? Je m’emportai : — Rien ! Rien ! Rien de valable ! Que des idées de mauvais roman ! — Mais bon Dieu, Marcus, qu’est-ce que vous voulez écrire si ce n’est pas un roman ? Je répondis sans même réfléchir : — Un chef-d’œuvre ! Je veux écrire un chef-d’œuvre ! — Un chef-d’œuvre ? — Oui. Je veux écrire un grand roman, avec de grandes idées ! Je veux écrire un livre qui marquera les esprits. Harry me contempla un instant et éclata de rire : — Votre ambition démesurée m’emmerde, Marcus, ça fait longtemps que je vous le dis. Vous allez devenir un très grand écrivain, je le sais, j’en suis persuadé depuis que je vous connais. Mais vous voulez savoir quel est votre problème : vous êtes beaucoup trop pressé ! Quel âge avez-vous exactement ? — Trente ans. — Trente ans ! Et vous voulez déjà être une espèce de croisement entre Saul Bellow et Arthur Miller ? La gloire viendra, ne soyez pas trop pressé. Moi-même, j’ai soixante-sept ans et je suis terrifié : le temps passe vite, vous savez, et chaque année qui s’écoule est une année de moins que je ne peux plus rattraper. Que croyiez-vous, Marcus ? Que vous alliez pondre comme ça un second bouquin ? Une carrière, ça se construit, mon vieux. Quant à écrire un grand roman, pas besoin de grandes idées : contentez-vous d’être vous-même et vous y arriverez certainement, je ne me fais pas de souci pour vous. J’enseigne la littérature depuis vingt-cinq ans, vingt-cinq longues années, et vous êtes la personne la plus brillante que j’aie rencontrée. — Merci. — Ne me remerciez pas, c’est la simple vérité. Mais ne venez pas geindre ici comme une mauviette parce que vous n’avez pas encore reçu le Nobel, nom de Dieu… Trente ans… Tsss, je vous en foutrai, moi, des grands romans… Prix Nobel de la Connerie, voilà ce que vous méritez. — Mais comment avez-vous fait, Harry ? Votre livre, en 1976, Les Origines du mal. C’est un chef-d’œuvre ! C’était votre deuxième livre seulement… Comment avez-vous fait ? Comment écrit-on un chef-d’œuvre ? Il sourit tristement : — Marcus : les chefs-d’œuvre ne s’écrivent pas. Ils existent par eux-mêmes. Et puis vous savez, aux yeux de beaucoup, c’est finalement le seul livre que j’ai écrit… Je veux dire, aucun des autres qui ont suivi n’a connu le même succès. Quand on parle de moi, on pense aussitôt et presque uniquement aux Origines du mal. Et ça, c’est triste, parce que je crois que si à trente ans on m’avait dit que j’avais atteint le sommet de ma carrière, je me serais certainement jeté dans l’océan. Ne soyez pas trop pressé. — Vous regrettez ce livre ? — Peut-être… Un peu. … Je ne sais pas… Les regrets sont un concept