La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, стр. 3
le soir où j’offris une margarita au pianiste du bar de l’hôtel. Installé au comptoir, il me raconta que, de toute sa vie, il n’avait écrit qu’une seule chanson, mais que cette chanson avait été un tube du tonnerre. Il avait connu un tel succès qu’il n’avait plus jamais rien pu écrire d’autre et à présent, ruiné et malheureux, il survivait en pianotant les succès des autres pour les clients des hôtels. « À l’époque, j’ai fait des tournées d’enfer dans les plus grandes salles du pays, me dit-il en s’accrochant à mon col de chemise. Dix mille personnes qui hurlaient mon nom, avec des nanas qui tombaient dans les pommes et d’autres qui me lançaient leur petite culotte. C’était quelque chose. » Et après avoir léché comme un petit chien le sel autour de son verre, il ajouta : « Je te promets que c’est la vérité. » Le pire justement, c’est que je savais que c’était vrai. La troisième phase de mes malheurs débuta dès mon retour à New York. Dans l’avion qui me ramenait de Miami, je lus un article sur un jeune auteur qui venait de sortir un roman encensé par la critique, et à mon arrivée à l’aéroport de La Guardia, je vis son visage sur de grandes affiches dans le hall de récupération des bagages. La vie me narguait : non seulement on m’oubliait, mais pire encore, on était en train de me remplacer. Douglas, qui vint me chercher à l’aéroport, était dans tous ses états : Schmid & Hanson, à bout de patience, voulaient une preuve que j’avançais et que je serais bientôt en mesure de leur apporter un nouveau manuscrit achevé. — On est mal, me dit-il dans la voiture en me ramenant à Manhattan. Dis-moi que la Floride t’a revigoré et que tu as un bouquin déjà bien avancé ! Il y a ce type dont tout le monde parle. Son livre va être le grand succès de Noël. Et toi, Marcus ? Qu’est-ce que t’as pour Noël ? — Je vais m’y mettre ! m’écriai-je, paniqué. Je vais y arriver ! On fera une grande campagne de publicité et ça marchera ! Les gens ont aimé le premier livre, ils aimeront le suivant ! — Marc, tu ne comprends pas : on aurait pu faire ça il y a quelques mois encore. C’était la stratégie : surfer sur ton succès, alimenter le public, lui donner ce qu’il demandait. Le public voulait Marcus Goldman, mais comme Marcus Goldman est allé se la couler douce en Floride, les lecteurs sont allés acheter le livre de quelqu’un d’autre. Tu as étudié un peu l’économie, Marc ? Les livres sont devenus un produit interchangeable : les gens veulent un bouquin qui leur plaît, qui les détend, qui les divertit. Et si c’est pas toi qui le leur donnes, ce sera ton voisin, et toi tu seras bon pour la poubelle. Épouvanté par les oracles de Douglas, je me mis au travail comme jamais : je commençais à écrire à six heures du matin, je n’arrêtais jamais avant neuf ou dix heures du soir. Des journées entières passées dans mon bureau, à écrire sans discontinuer, emporté par la frénésie du désespoir, à ébaucher des mots, emmancher des phrases et multiplier les idées de roman. Mais à mon grand dam, je ne produisais rien de valable. Denise, elle, passait ses journées à s’inquiéter de mon état. Comme elle n’avait plus rien d’autre à faire, plus de dictée à prendre, plus de courrier à classer, plus de café à préparer, elle faisait les cent pas dans le couloir. Et lorsqu’elle n’y tenait plus, elle tambourinait contre ma porte. — Je vous en supplie, Marcus, ouvrez-moi ! Gémissait-elle. Sortez de ce bureau, allez vous promener un peu au parc. Vous n’avez rien mangé aujourd’hui ! Je lui répondais en hurlant : — Pas faim ! Pas faim ! Pas de bouquin, pas de repas ! Elle en sanglotait presque. — Ne dites pas d’horreur, Marcus. Je vais aller au deli de l’angle de la rue vous chercher des sandwichs au roast-beef, vos préférés. Je me dépêche ! Je me dépêche ! Je l’entendais attraper son sac et courir jusqu’à la porte d’entrée avant de se jeter dans les escaliers, comme si sa précipitation allait changer quelque chose à ma situation. Car j’avais enfin pris la mesure du mal qui me frappait : écrire un livre en partant de rien m’avait semblé très facile, mais à présent que j’étais au sommet, à présent qu’il me fallait assumer mon talent et répéter la marche épuisante vers le succès qu’est l’écriture d’un bon roman, je ne m’en sentais plus capable. J’étais terrassé par la maladie des écrivains et il n’y avait personne pour m’aider : ceux à qui j’en parlais me disaient que c’était trois fois rien, que c’était sûrement très commun et que si je n’écrivais pas mon livre aujourd’hui, je le ferais demain. J’essayai, deux jours durant, d’aller travailler dans mon ancienne chambre, chez mes parents, à Newark, là même où j’avais trouvé l’inspiration pour mon premier roman. Mais cette tentative se solda par un échec lamentable, auquel ma mère ne fut peut-être pas étrangère, notamment pour avoir passé ces deux journées assise à côté de moi, à scruter l’écran de mon ordinateur portable et à me répéter : « C’est très bien, Markie. » — Maman, je n’ai pas écrit une ligne, finis-je par dire. — Mais je sens que ça va être très bon. — Maman, si tu me laissais seul. — Pourquoi seul ? As-tu mal au ventre ? As-tu besoin de péter ? Tu peux péter devant moi, mon chéri. Je suis ta mère. — Non, je n’ai pas besoin de péter, Maman. — As-tu faim alors ? Veux-tu des pancakes ? Des gaufres ? Quelque chose de salé ? Des œufs peut-être ? — Non, je n’ai pas faim. — Alors pourquoi veux-tu que je te laisse ? Es-tu en train d’essayer de dire