La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, стр. 14
votre nom : Goldman contre État du New Hampshire. Savez-vous pourquoi on doit vous lire vos droits quand on vous arrête dans ce pays ? Parce que dans les années 1960, un certain Ernesto Miranda a été condamné pour viol sur la base de ses propres aveux. Eh bien, figurez-vous que son avocat a décrété que c’était injuste parce que ce brave Miranda n’était pas allé bien longtemps à l’école et qu’il ne savait pas que le Bill of Rights l’autorisait à ne rien avouer. L’avocat en question a fait tout un foin, saisi la Cour suprême et tout le tralala, et figurez-vous qu’il gagne, ce con ! Aveux invalidés, arrêt Miranda contre État de l’Arizona célèbre, et désormais le flic qui vous coffre doit ânonner : « Vous avez le droit de garder le silence et le droit à un avocat, et si vous n’avez pas les moyens, un avocat vous sera commis d’office. » Bref, ce bla-bla idiot qu’on entend tout le temps au cinéma, on le doit à l’ami Ernesto ! Moralité, la justice en Amérique, Goldman, c’est un travail d’équipe : tout le monde peut y participer. Donc prenez possession de cet endroit, rien ne vous en empêche, et si la police a le culot de venir vous enquiquiner, dites qu’il y a un vide juridique, mentionnez la Cour suprême et puis menacez-les aussi de dommages et intérêts colossaux. Ça effraie toujours. Par contre, je n’ai pas les clés de la maison. Je sortis un jeu de ma poche. — Harry me l’avait confié à l’époque, dis-je. — Goldman, vous êtes un magicien ! Mais de grâce, ne franchissez pas les bandes de police : nous aurions des ennuis. — Promis. Au fait, Benjamin, qu’est-ce que la perquisition de la maison a donné ? — Rien. La police n’a rien trouvé. C’est la raison pour laquelle la maison est libre d’accès. Roth repartit et je pénétrai dans cette immense maison déserte. Je verrouillai la porte derrière moi et je me rendis directement dans le bureau, à la recherche de la fameuse boîte. Mais elle n’y était plus. Qu’est-ce que Harry pouvait bien en avoir fait ? Je voulais absolument mettre la main dessus et je me mis à fouiller les bibliothèques du bureau et du salon ; en vain. Je décidai alors d’inspecter chaque pièce de la maison, à la recherche du moindre élément qui pourrait m’aider à comprendre ce qui s’était passé ici en 1975. Était-ce dans l’une de ces pièces que Nola Kellergan avait été assassinée ? Je finis par trouver quelques albums de photos que je n’avais jamais vus ou jamais remarqués. J’en ouvris un au hasard, et je découvris à l’intérieur des clichés de Harry et moi à l’époque de l’université. Dans les salles de cours, dans la salle de boxe, sur le campus, dans ce diner où nous nous retrouvions souvent. Il y avait même des images de la remise de mon diplôme. L’album suivant était rempli de coupures de presse à propos de moi et de mon livre. Certains passages étaient entourés en rouge, ou surlignés ; je réalisai à cet instant que Harry avait depuis toujours suivi mon parcours avec beaucoup d’attention, conservant religieusement tout ce qui pouvait s’y rapporter. Je trouvai même un extrait d’un journal de Newark qui remontait à un an et demi et qui retraçait la cérémonie organisée en mon honneur au lycée de Felton. Comment s’était-il procuré cet article ? Je me rappelais bien de ce jour. C’était peu avant Noël 2006 : mon premier roman avait dépassé le million d’exemplaires vendus et le proviseur du lycée de Felton, où j’avais effectué mes études secondaires, emporté par l’effervescence de mon succès, avait décidé de me rendre un hommage qu’il jugeait mérité. L’inauguration avait eu lieu en grande pompe un samedi après-midi dans le hall principal du lycée, devant un parterre choisi d’élèves, d’anciens élèves et de quelques journalistes locaux. Tout ce beau monde avait été entassé sur des chaises pliables face à un grand drap que le proviseur avait fait tomber après un discours triomphal, dévoilant une grande armoire en verre, ornée de l’inscription En hommage à Marcus P. Goldman, dit « le Formidable », élève de ce lycée de 1993 à 1998, et à l’intérieur de laquelle avaient été disposés un exemplaire de mon roman, mes anciens bulletins de notes, quelques photographies, mon maillot de joueur de crosse et celui de l’équipe de course à pied. Je souris en relisant l’article. Mon passage au lycée de Felton High, petit établissement très tranquille du nord de Newark et peuplé d’adolescents calmes, avait marqué les mémoires au point que mes camarades et mes professeurs m’avaient surnommé le Formidable. Mais en ce jour de décembre 2006, ce que tous ignoraient au moment d’applaudir cette vitrine à ma gloire, c’est que je ne devais qu’à une suite de quiproquos, d’abord fortuits puis savamment orchestrés, le fait d’être devenu la vedette incontestée de Felton durant quatre longues et belles années. L’épopée du Formidable commença en même temps que ma première année de lycée, lorsqu’il me fallut choisir une discipline sportive pour mon cursus. J’avais décidé que ce serait du football ou du basket-ball, mais le nombre de places au sein de ces deux équipes était limité et, malheureusement pour moi, le jour des inscriptions, j’arrivai très en retard au bureau des enregistrements. « Je suis fermée, m’avait dit la grosse femme qui en était la responsable. Revenez l’année prochaine. — S’il vous plaît, M’dame, l’avais-je suppliée, je dois absolument être inscrit dans une discipline sportive, sinon je serai recalé. — Ton nom ? avait-elle soupiré. — Goldman. Marcus Goldman, M’dame. — Quel sport ? — Football. Ou basket. — Complet les deux. Il me reste soit l’équipe de danse acrobatique soit celle de crosse. » La crosse ou la danse acrobatique. Autant dire la peste ou le choléra. Je savais que rejoindre l’équipe de danse me vaudrait les railleries de mes camarades et j’optai donc pour la crosse.